Présentation et historique, par Gaël Ascal.

 

Début 2016, Marie-Christine Mazzola, metteure en scène et directrice artistique de la Charmante compagnie[1], m’a invité à concevoir avec elle un projet de « balade sonore » sur le territoire de la zone industrielle des Ardoines à Vitry-sur-Seine. Nous avons intitulé ce projet Lignes de vies, lignes de feu, itinéraires vitriots, avec l’idée d’y interroger la relation des habitants et des usagers avec le paysage industriel et de porter sur celui-ci un regard artistique et poétique davantage que documentaire. Très vite, nous avons conçu ce projet comme une expérience à vivre « grandeur nature » (un itinéraire sur le territoire), et comme devant entrecroiser une dimension participative (à travers des collectages de paroles) avec notre propre subjectivité artistique et notre apport créatif.

 

En 2015-2016 (avant que je n’intègre ce projet), la Charmante compagnie était déjà en résidence à Vitry-sur-Seine, à la fois à Gare au Théâtre, ainsi qu’au lycée Jean Macé dans le cadre du dispositif DRAC/SDAT[1] sur les résidences d’éducation artistique et culturelle en milieu scolaire, et Marie-Christine Mazzola avait impliqué des élèves chaudronniers et électro-techniciens dans un projet d’installation plastique qui portait sur les formes d’engagement sur un territoire (projet intitulé la chambre de réenchantement). Il nous est alors apparu très clairement que la prolongation de cette résidence était le tremplin idéal pour enclencher notre nouvelle démarche. En effet, les élèves chaudronniers sont de futurs acteurs de l’évolution du paysage urbain du Grand Paris, et leur profession est souvent très méconnue du grand public, d’autant plus que la filière des bacs professionnels souffre généralement d’une image dévalorisante.

Au cours de l’année scolaire 2016-2017, nous sommes donc très régulièrement intervenu au lycée Jean Macé et sur le territoire de Vitry-sur-Seine pour y faire des collectages de paroles (des élèves, de l’équipe enseignante, d’acteurs de la filière…) et des captations des sons de l’atelier de chaudronnerie. Très vite, nous avons décidé que cette première étape de création serait centrée sur la parole des élèves chaudronniers, sur le regard qu’ils portent sur leur parcours, leur avenir, leur place dans la vie et dans la ville, leur rapport au paysage urbain qui les environne, leur réflexion sur la place des femmes dans cette profession historiquement masculine… Il s’agissait aussi, puisque mon positionnement dans cette résidence était avant tout en tant qu’artiste-musicien, d’envisager leur atelier comme un lieu de création, et d’écouter les sons de celui-ci dans une perspective musicale et non plus seulement fonctionnelle ou indexée sur des problématiques de sécurité.

 

J’ai donc mis en forme ces entretiens et ces sons d’atelier, tandis que les élèves réalisaient le dispositif de scénographie urbaine destiné à la diffusion in situ de ce travail. Grâce à l’adhésion extraordinaire de l’équipe pédagogique, nous avons pu impliquer l’ensemble de la filière (une cinquantaine d’élèves, une dizaine de leurs professeurs, l’équipe administrative) : des pupitres de diffusion sonore ont été conçus par les élèves en BTS, puis réalisés par les lycéens de la seconde à la terminale. L’implantation des œuvres sur la voie publique s’avérant complexe, nous avons trouvé des entreprises locales sur l’itinéraire de notre « balade », qui ont accepté d’accueillir les réalisations dans leur cour pendant la période de restitutions des portes ouvertes[1] du lycée (en mars 2017), où nous avons pu faire découvrir ce travail aux visiteurs (habitants de Vitry, familles des élèves, collégiens désireux de découvrir ce métier, simples curieux…).

Les entreprises locales qui ont hébergé notre travail étaient déjà ou sont devenues des lieux privilégiés de stages pour les lycéens. Parallèlement, cette création a été relayée par le site de la direction de l’académie de Créteil qui l’a mise en avant pendant plusieurs semaines, et par des institutions culturelles locales (ainsi le festival Murs/mur, organisé par la ville de Vitry-sur-Seine[1], consacré aux cultures artistiques urbaines, a reprogrammé notre balade dans son édition de septembre 2017). Nous avons également eu de beaux articles dans le Parisien et dans la revue semestrielle du SNCT (Syndicat national de la chaudronnerie, tuyauterie et maintenance)[1], et nous avons consolidé les liens avec de nombreux partenaires locaux, parmi lesquels le Mac/Val (musée d’art contemporain du Val de Marne), la galerie municipale la maison des projets, et le Matériau-Pôle Paris-Seine-Amont (réseau collectif d’entreprises, laboratoires, collectivités territoriales et porteurs de projets autour de l’innovation sur les matériaux et les procédés), qui héberge encore aujourd’hui une des structures réalisée par les élèves chaudronniers pour la balade dans sa cour.

 

Cette résidence DRAC au lycée Jean Macé a donc entrelacé et impliqué des partenariats territoriaux entre le public et le privé, l’institutionnel et l’associatif, le monde scolaire et celui des collectivités locales. Ce projet, s’inscrit très concrètement dans la perspective d’une démocratisation et d’une décentralisation de l’éducation artistique et culturelle auprès de populations chez lesquelles la culture n’est pas l’enjeu premier, et qui de surcroît souffrent d’une mauvaise image. Ce projet nous a offert précisément l’occasion de travailler sur cette image en mettant en avant les savoir-faire des élèves de cette filière méconnue qu’est la chaudronnerie. 

Marie-Christine Mazzola et moi-même avons encore prolongé cette résidence au lycée Jean Macé l’année suivante (2017-2018) en initiant cette fois des rencontres entre les élèves de la filière chaudronnerie avec ceux du micro-lycée présent sur le même site, autour de la thématique du portrait : comment se regarde-t-on les uns les autres ? Comment le regard que nous portons sur autrui conditionne la possibilité d’un meilleur vivre-ensemble ?

 

Plutôt qu’un inventaire exhaustif des documents produits pendants ces trois années, nous livrons dans les pages qui suivent l’itinéraire de la balade sonore lignes de vie, lignes de feu et la reproduction de 4 articles qui y ont été consacrés.

 

Gaël Ascal

© 2019 La Charmante compagnie.